Le mouvement #MeToo a profondément changé la manière dont les violences sexuelles sont racontées et perçues. Mais une partie des victimes reste encore largement dans l’ombre. Dans L’autre visage de #MeToo, publié ce 9 septembre aux éditions HarperCollins, le journaliste Julien Chavanes s’intéresse à ces hommes victimes de violences sexuelles et aux mécanismes qui les empêchent encore de prendre la parole.
L’enquête repose notamment sur plusieurs dizaines de témoignages recueillis par l’auteur. Des récits d’hommes agressés durant l’enfance, victimes d’un proche, d’un professionnel ou encore confrontés à des violences à l’âge adulte. Derrière la diversité des parcours, un même constat revient : pour beaucoup, reconnaître ce qu’ils ont subi reste une épreuve.
Le phénomène n’est pourtant pas marginal. Une étude publiée en 2025 dans Population & Sociétés, revue de l’Ined, montre que les violences sexuelles subies par les hommes concernent très largement l’enfance. Selon les données citées dans l’enquête de Chavanes, 82 % des hommes victimes ont subi ces violences avant leur majorité.
Le poids des normes masculines
Si la parole reste difficile, c’est aussi parce qu’elle se heurte à une conception persistante de la masculinité. Montrer sa vulnérabilité, reconnaître son traumatisme ou accepter de se présenter comme une victime peut entrer en contradiction avec les représentations traditionnellement associées à l’homme.
« On apprend aux garçons à contenir leurs larmes et à taire leur fragilité », explique Julien Chavanes. Une injonction qui peut avoir des conséquences lourdes lorsque survient une agression.
Certains victimes mettent ainsi des années avant de mettre des mots sur leur expérience. D’autres développent des troubles psychologiques ou des comportements qui masquent la violence initiale. Colère, addictions ou conduites à risque peuvent alors être interprétées comme des problèmes de comportement, sans que soit recherchée l’éventualité d’un traumatisme sexuel.
Cette difficulté de reconnaissance concerne également l’entourage. Lorsqu’un homme affirme avoir été agressé par une femme, le récit peut encore davantage se heurter aux représentations sociales de la sexualité masculine. L’idée qu’un homme puisse être victime d’une femme reste difficile à intégrer dans certains imaginaires.
Faire de la parole un enjeu collectif
Avec #MeTooGarçons, apparu en France en 2024 après les témoignages de l’acteur Aurélien Wiik, une nouvelle étape a néanmoins été franchie. Le mouvement a permis à des hommes de raconter publiquement des violences jusque-là tues. Mais sa capacité à devenir une mobilisation durable reste encore limitée.
Pour Julien Chavanes, l’enjeu est désormais de dépasser les témoignages individuels. Les hommes doivent pouvoir parler entre eux, se soutenir et contribuer à faire de ces violences une question collective.
Le sujet ne consiste pas à opposer les victimes masculines aux femmes victimes. Il s’agit plutôt de reconnaître que les violences sexuelles peuvent toucher différents profils et que les mécanismes du silence ne sont pas toujours les mêmes.
En donnant un visage à ces hommes longtemps réduits au silence, L’autre visage de #MeToo pose ainsi une question plus large : une société peut-elle réellement lutter contre les violences sexuelles tant qu’une partie de ses victimes hésite encore à se reconnaître comme telle ?
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